Alimentation énergétique : il est grand temps d’instaurer un pacte énergétique intergénérationnel

Egalement paru dans La Libre Belgique.

« Je ne peux pas garantir que la lumière restera allumée », telle est la citation de Melchior Wathelet reprise par un journal hier. Le Secrétaire d’Etat à l’énergie exprime ne  plus être certain que Doel 3 et Tihange 2 seront opérationnels à temps pour nous procurer suffisamment d’électricité cet hiver.

Le retrait de l’énergie nucléaire (pourtant bon marché)  expose notre société à de grands casse-têtes.

De l’autre côté du marché, les énergies renouvelables ne nous rendent pas la vie plus facile non plus. Mardi après-midi de la semaine dernière, le prix de l’énergie a crevé le plafond des 500 euros par mégawatt/heure,  c’est dix fois plus que le prix moyen habituel.

Comment une telle chose a-t-elle pu se produire ? C’est très simple : la météo avait prévu tellement de vent et de soleil pour mardi que les gestionnaires de réseau ont pensé que les panneaux solaires et les éoliennes seraient suffisants pour couvrir une grande partie la demande belge d’électricité.

Jusqu’à ce qu’un orage vienne troubler la fête : la production d’énergie solaire a brutalement chuté et des mesures d’urgence ont dû être prises pour compenser les manques. Conséquence : un envol des prix de l’électricité.

Quelle ironie : dans les pays environnants, les experts s’inquiètent d’éventuels blackouts locaux que peuvent provoquer une surproduction due à des journées exceptionnellement ensoleillés. Ici, nous avons presque manqué de courant lors d’une journée qui était annoncée  comme inhabituellement ensoleillée.

Celui qui observe de près le marché de l’énergie remarquera qu’en réalité les deux problèmes sont liés. Nous, en tant que société, ainsi que les pays voisins, avons tenté de faire face à la sortie imminente du nucléaire grâce aux énergies renouvelables, mais avons hélas par ce moyen provoqué une distorsion du marché.

Deux situations sont problématiques aujourd’hui : lorsqu’il y a trop peu d’énergie et lorsqu’il y en a trop.

Problème 1 : nous n’avons pas à disposition de centrales au gaz en cas de menace de pénurie

Tout d’abord : la (presque) pénurie de la semaine passée ,et de l’hiver à venir, n’est pas due à un  problème technologique.

Il existe en effet une technologie très fiable et rapide pour livrer de l’énergie: la centrale au gaz.

Le problème, c’est que partout en Europe, les centrales au gaz ont été gelées  : elles sont à l’arrêt, parce que non rentables. Et une fois qu’elles sont gelées il faut des mois pour qu’elles puissent reproduire de l’énergie.

Nous sommes tous d’accord que nous voulons de l’énergie à disposition 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Et pourtant, nous n’arrivons pas à convaincre les acteurs du marché qu’il est rentable de garder des centrales à disposition  afin de répondre à des soudains pics ou des chutes de production.

C’est une défaillance claire du modèle de marché actuel.

Problème 2 : le marché récompense les gaspillages à des moments où nous produisons trop d’énergie

Ensuite : le marché est également faussé lors des moments où est injecté soudainement un trop plein d’électricité dans le réseau.

Lors de ces moments, les producteurs d’électricité doivent payer pour diffuser de l’énergie. Cela inciterait donc les acteurs à arrêter leur éolienne ou à débrancher leur panneau solaire, me direz-vous ?  Et pourtant, non.

L’énergie éolienne est subventionnée à concurrence de 90 euros par mégawatt/heure environ. Les producteurs d’énergie éolienne ne se sentent donc nullement contraints financièrement d’arrêter leurs éoliennes tant que le prix ne plonge pas d’au moins 90 euros par mégawatt/heure  en dessous de zéro.

Dans le pire des cas, cet incitant financier à la production  peut conduire à un excédent d’énergie, entraînant potentiellement des blackouts (« brownouts ») locaux.

Le soleil ne brille pas toujours

Tout cela n’est pas la conséquence de décisions insensées des acteurs concernés ou d’une politique à court-terme. Et ceci n’est pas un plaidoyer contre les énergies renouvelables et ou les subsides desdites énergies. C’est simplement un signal indiquant que le mécanisme de marché et la tarification de l’énergie ne fonctionnent plus. C’est logique : le modèle des prix de l’énergie a été élaboré à une époque où nous pouvions manipuler plus librement les boutons des centrales d’électricité.

Avec des énergies comme le soleil et le vent, cela n’est plus possible.  Nous devons donc adapter le marché et ce modèle de tarification à la nouvelle donne. Nous  devons simplement oser affirmer qu’en optant pour des énergies renouvelables, nous devons aussi investir dans des centrales au gaz capables d’entrer en service les jours où le soleil ne brille pas. Cela veut donc dire qu’il faut rendre rentable le fait de garder une centrale à gaz en veille, même si (pendant un certain temps) elle ne produit pas d’énergie.

L’Allemagne et la  France songent à un modèle dans lequel les producteurs reçoivent une indemnité pour maintenir les centrales au gaz opérationnelles, même si elles ne produisent pas d’énergie. Chez nous, on pense à une sorte de prime qui serait accordée aux centrales à gaz s’il s’avère qu’elle ne furent pas rentables, après qu’elles aient fourni de l’électricité pour compenser une pénurie. Ces deux idées sont liées.

Sur le long terme, nous devons faire en sorte que nous soyons capables de résoudre les problèmes de capacité sur le plan européen. Moyennant une interconnexion suffisante entre les marchés européens, nous devrions être en mesure de localiser les énergies renouvelables là où elles sont les plus rentables : le soleil en Espagne, le vent sur les côtes, l’énergie hydro-électrique dans les régions montagneuses. Notre objectif devrait être de répartir au maximum les énergies renouvelables afin de lisser les pics et les creux.

Et de grâce, faisons en sorte que les décisions que nous prenons aujourd’hui soient soutenues par tous, de sorte que les futures générations de dirigeants ne doivent pas à chaque fois réinventer l’eau chaude.

Aux Pays-Bas, les gestionnaires de réseau, les consommateurs, les fournisseurs d’électricité et les producteurs ont conjointement élaboré un pacte assorti de garanties pour que les futures équipes dirigeantes puissent le mettre en œuvre. L’an passé en Belgique, Elia et Essent ont plaidé pour un large pacte énergétique  en Belgique.  Il s’agit là d’une idée réalisable et utile. Elle est surtout urgente.

Frank Brichau