La libéralisation ne doit pas aboutir à un duopole

Depuis l’été 2003, le marché de l’énergie est libéralisé en Flandre. Bruxelles et la Wallonie ont suivi début 2007. Depuis lors, les clients peuvent choisir librement parmi les fournisseurs d’énergie et à l’heure qu’il est, on en compte plus de vingt. En tant que client, vous n’avez donc aucune raison de vous incliner devant le monopole d’un fournisseur standard, comme cela était le cas avant la libéralisation. Il n’a par ailleurs jamais été aussi simple de changer de fournisseur et c’est précisément ce qu’ont fait un grand nombre de Belges ces dernières années.

Cela ressemblerait donc à un marché sainement libéralisé, mais nous devons hélas constater que rien n’est moins vrai. Le nombre de nouveaux venus sur le marché et le nombre de clients qui passent d’un fournisseur à l’autre ne sont pas les seules manières d’évaluer le fonctionnement du marché – même s’il s’agit là des paramètres que les régulateurs utilisent le plus volontiers. Après plus de 10 ans de libéralisation, la faisabilité d’une rentabilité durable des fournisseurs devrait être au moins aussi importante, car ce n’est que de la sorte que le marché peut fonctionner de manière optimale pour le consommateur : des prix serrés, des actions de qualité, un vaste choix…

 

Les fournisseurs d’électricité sont à ce point sous pression que la viabilité du modèle peut être remise en question. Les fournisseurs d’électricité peuvent bel et bien tomber en faillite. Ce scénario catastrophe s’est produit aux Pays-Bas voici quelques années. Vers Noël 2012, la compagnie d’électricité Orro a déposé le bilan et le chaos qui a suivi était sans précédent. Divers autres fournisseurs se sont trouvés en difficulté et Trianel a dû à son tour se retirer du marché néerlandais

Nous devons absolument éviter une telle situation en Belgique, mais à l’heure qu’il est, nous y allons tout droit. Cela est dû à une accumulation de facteurs.

Tout d’abord, épinglons la part sans cesse décroissante du prix du gaz et de l’électricité. Le prix du gaz et de l’électricité ne représente plus qu’un tiers à peine du montant de la facture que les clients doivent payer. Le reste est une combinaison de frais de réseau et de taxes. Les fournisseurs les perçoivent, certes, mais doivent immédiatement les reverser, même lorsque le client ne paie pas.

 

Du fait de la diminution de la composante énergie et de l’augmentation de la facture, la capacité des fournisseurs à supporter les coûts et les risques sur le marché concurrentiel actuel ne cesse de se réduire.

En deuxième lieu, les pouvoirs publics ont fait preuve d’un manque de vision à long terme ces dernières années. Ils ont instauré différentes obligations et adaptations régulatrices et ont tout aussi vite fait machine arrière. Les fournisseurs doivent donc s’adapter en permanence et recalculer les tarifs en un temps record. La hausse de la TVA de 6 à 21 % en est le meilleur exemple. Il a fallu adapter la facture en l’espace d’un mois, alors que le taux de TVA de 6 % n’était d’application que depuis un an et demi, et il a fallu informer les clients. Pour se faire une idée de l’impact, sachez que chez essent.be, pendant plus d’une semaine, environ la moitié des communications téléphoniques entrantes ont porté sur l’augmentation de la TVA. Cela signifie donc un important afflux important pour les agents de notre centre d’appel.

 

En tant que fournisseur, nous voulons bien prendre toutes ces modifications avec le sourire, et continuer  à fournir gratuitement des services pour d’autres parties. Je songe par exemple aux certificats verts, au tarif social, aux coûts du réseau de distribution, etc. Mais nous sommes également confrontés à des risques financiers de plus en plus nombreux, en raison des défauts de paiement de factures toujours plus élevées. La hausse des factures d’énergie fait grimper la probabilité qu’un client ne puisse pas payer la facture. Les marges énergétiques, déjà si minces entre-temps, sont dès lors encore plus sous pression.
Cela crée actuellement, côté fournisseur, un climat d’entreprise extrêmement incertain. Essent.be s’efforce d’être rentable et bénéficiaire à long terme, c’est également une forme de durabilité. Telles que les cartes sont distribuées aujourd’hui, tout porte à croire que de grands changements se profilent sur le marché de l’énergie. Si les choses ne changent pas rapidement, il faut craindre pour la survie d’une série de fournisseurs d’énergie. Et nous nous réorientons progressivement vers un monopole, ou un duopole où un ou deux grands fournisseurs dicteront leur loi. Nous savons d’emblée qui sera la victime toute désignée de cette évolution : le client !

Les fournisseurs risquent de se retrouver dans le même modèle de marché que les producteurs. Deux acteurs y dominent le marché et c’est une situation qui est tout sauf saine. Cela ne correspond absolument pas à ce à quoi chacun s’attendait avec la libéralisation. Le même problème se pose d’ailleurs dans le secteur des télécoms. Il y a là aussi un duopole de fait, avec un troisième acteur qui est tout au plus toléré.

Essent.be n’est pas seule à dresser de tels constats quant à la viabilité de cette situation. En décembre 2014 déjà, la Fédération belge des entreprises électriques et gazières avait tiré la sonnette d’alarme. La FEBEG estime qu’avec les décisions prises et les mesures annoncées, en 2016, la facture augmentera de 57 % en Flandre par rapport à début 2012. Ces augmentations sont presque exclusivement imputables à des facteurs autres que la composante énergie. Si nos pouvoirs publics veulent qu’il y ait un marché énergétique durable, où les consommateurs peuvent réellement choisir et où la concurrence est correcte, ils devront élaborer une politique différente, plus équilibrée et plus stable, et ils devront répartir les risques et les charges d’une autre manière entre tous les acteurs (fournisseurs, gestionnaires de réseau de distribution, pouvoirs publics).

Frank Brichau

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